lac-des-ibis-le-vesinet

J'ai oublié l'année

Toute la journée j'ai pensé à cela.

 Il s'en va, il s'en va. J’ai considéré les semaines à venir, blanches, vides, vierges, un nouveau livre à remplir. J’ai aimé cette idée banale de combler votre absence par les mots, le vide infini de vous par un morceau de moi, que je vous donne, que je veux que vous possédiez toujours. Ces pages blanches, ces heures creuses, qu'en ferai-je ?  Je ne crois rien en faites. La maison est vide maintenant. J’y marche à petits pas. Je n'ose pas encore rompre le silence, je continue les gestes. Les gestes réguliers que je faisais quand je savais que vous alliez venir, les habitudes, les moments percés dans le temps, je les continue naturellement. Il faut mettre de l'eau fraîche dans les vases, et des croquettes dans l’assiette de Satin-doll. Il faut ouvrir les fenêtres le matin pour laisser entrer l'air. Il faut ramasser le courrier, faire chauffer l'eau du thé, continuer les mêmes gestes du rythme intérieur, ne pas rompre le fil, ou sinon ce serait comme arrêter un disque avant sa fin. Vous êtes loin, loin dans cette autre vie de vous et qui ne m'appartient pas. Je vous attends dans le creux chaud de notre chez nous. Je vous attends, et l'attente toute entière devient mon domaine, j'invente les mots qu'il faut, les mots sur le silence. Vous êtes loin, vous avez laissé derrière vous le début d'une histoire, les murs jaunis de notre appartement, dans cet appartement j’y passe une partie de l'été et bientôt de l’automne et je ne sais pas encore si j’y passerai l’hiver et tout le temps qui me sépare de vous, jusqu’au jour ou je devrais contrainte et forcée le quitter.

 J’y laisserai mes livres dans la bibliothèque, mes fleurs sur le bord des fenêtres, je refermerai le piano, il restera l’odeur de mon parfum sur mes vêtements. Où êtes vous donc parti, l’appartement est si vide soudain. Je me suis réveillée j'ai étendu la main et vous n'y étiez plus, en faites vous n’y étiez que dans mes rêves. Mais ils étaient si bons ces rêves là, et là il ne restait plus que le reste d'un rêve, froissé comme les draps, une terrible odeur de fleurs fanées. J’ai été prise d'une peur panique. La peur des amants séparés, le corps tranché en deux par le froid et l'absence, on ne peut rien y faire, on ne peut rien combler, de ce vide infini on ne peut rien soigner qu'un sentiment d'oubli dans la nuit. Vos mains je les retrouve, parfois, un peu difficilement, le matin dans le lit de mon bureau dans ces draps froissés par la nuit, ces draps qui ne sont pas les notre. Mon corps refroidit n'a d'égale que celle du rêve ou de l'amour, plus jamais je n’ai pu coucher dans notre chambre, dans notre lit.

 Pensez-vous à moi parfois ? Je voudrais que l'on ne vienne me parler que parce que vous l'ordonnez. Je voudrais que chaque livre que je lise soit un livre que vous ayez lu, et aimé. Vous êtes parti, je sais qu'il le fallait, soudain quelque chose dans le rêve s'est déchiré, le grand froissement d'un tissu, comme la voile d'un voilier s’arrache dans la tempête. Vous êtes parti, vous me laissez toute seule dans l’inquiétude, la solitude, c’est comme un morceau de musique inachevé.

 Je le veux je l'espère je souhaite que ce désir secret au plus vite vous ramène à moi. J’en fais des poèmes, un texte sans queue ni tête, j'en fais des montagnes, je le chuchote sur des pages blanches, je l'enferme dans une petite boite à secret, celle que j’avais quand j’étais petite fille qui quand je l’ouvrais, laissait apparaître une danseuse étoile et jouait la petite musique de nuit de ce cher Mozart . Mais ce n’est que des rêves, j’entends au loin un "chut" vous êtes parti ce jour là, il faisait chaud, vous êtes parti en m’embrassant vite sur le bout des lèvres, la porte a claqué.

 Vous emmeniez avec vous mon âme, la chanson silencieuse de mon corps, mes cheveux emmêlés, vous êtes parti, vous m’avez emporté avec vous toute entière, je n’étais qu’a vous, je ne respirai que pour vous. Dans un dernier signe de la main. Vous avez disparu, vous êtes parti, j'ai fait semblant de ne rien voir, et sous mes paupières closes j'ai enfermé tout ce que je ne voulais pas que vous ne puissiez jamais apercevoir ma tristesse, mes larmes mon inquiétude. Vous êtes parti, je n'ai pas dit un mot. Je me suis faite statue, pour que vous puissiez partir très vite là, où on vous appelait, que vous puissiez rejoindre cette autre vie de vous qui ne m'appartient pas, à la frontière de laquelle s'arrêtent tous mes droits. Et depuis ce départ chaque jour qui passent me ramène à me dire …remettrez vous vos bras autour de mon cou, vos doigts dans mes cheveux, ré-entendrai- je un jour ce vieil air de jazz à mon oreille, un matin pour me réveiller, sans que les larmes me viennent, reposerez vous vos doigts sur les touches blanches et noires de ce piano, que j’ai tant désiré, me ré-embrasserez vous, comme vous seul savez le faire.

 J’avais depuis ce jour commencé à écrire, un peu chaque jour mais j’ai subitement décidé de changer la forme de ces lettres, plutôt que d'écrire tous les jours, un courrier qui ne viendra que s'ajouter aux précédents, s'effacera dans les suivants, que je n’enverrai jamais, j'écrirai, par fragments, selon l'humeur et le moment, sur cette grande page blanche. Vous la lirez tout d'un trait un jour peut être quand je déciderai ou vous ne la lirez peut être même pas, en vous disant mais elle écrit quoi là…une histoire qui n’existe pas, ou peut être direz-vous qu’elle n’est plus la mienne. Où vous la lirez comme une seule grande lettre. On en aura supprimer les dates. On la lira comme un roman. C’est le mouvement seul de la lettre, du langage, qui importe, en ce qu'il effectue sans cesse, en aveugle, ce chemin sombre et noueux de moi vers vous. À chaque mot que je vous écris, vous si loin, intouchable, en écrivant, je vous ramène dans ma bulle je vous parle, je vous fais exister, je m’invente ma vie,

Aujourd’hui…que vais mettre, sortirons-nous ? Resterons-nous là ? Le soleil brille nous irons nous promener dans un parc planté d’arbre…pas n’importe quel arbre, un arbre centenaire ou pas…

de quelle année s'agit-il ?